Retrouvez ici quelques textes qui m'animent sur des sujets de sociétés
Quel avenir pour notre agriculture ? L’envers du décor de nos assiettes locales
Je m'interroge. À travers mon podcast On n'est pas bien là ?!, j'ai la chance de donner la parole à de nombreuses et nombreux acteurs du changement. Des producteurs, des artisans et des commerçants m'ouvrent leurs portes et me prouvent au quotidien que l'avenir est déjà là. Ils œuvrent depuis des années, dans des conditions souvent extrêmement difficiles, pour proposer un autre modèle de consommation : en circuits courts, en bio, avec des produits d'une qualité exceptionnelle.
Pourtant, en tant que simple citoyen observant le terrain, je suis révolté. Je n'ai pas une posture de chercheur qui affirme des vérités absolues, mais les faits et les études sont là, accablants, et je ressens l'urgence de vous interpeller sur nos choix de société. J’ai conscience que mes maigres observations sont sans doute contestables (naïves pour certains) mais j’espère faire réagir justement pour m’aider à préciser des points. Ma question reste sans réponses et vos réflexions sont les bienvenues : Que voulons-nous faire de notre agriculture et de notre système agricole en France ? Comment pouvons-nous laisser celles et ceux qui nous nourrissent de la meilleure façon possible dans une telle précarité, sans aucune reconnaissance de la quantité de travail et des immenses sacrifices qu'ils fournissent ?
Une précarité inacceptable derrière des légumes parfaits
La réalité financière de nos maraîchers et producteurs indépendants est d'une violence rare. Il est indispensable de prendre le temps de détailler leurs conditions de vie, largement documentées par divers organismes scientifiques :
- Selon les données de l'INSEE (Institut national de la statistique), les 10 % des maraîchers les plus précaires du secteur "Légumes, fleurs, plantes" vivent officiellement avec seulement 490 € par mois.
- Un chef d'exploitation sur cinq (20,6 %) termine même son année comptable avec un revenu nul ou déficitaire.
- Une étude majeure de l'INRAE (Institut de recherche public dédié à l'agriculture) portant sur les fermes maraîchères en AMAP (Association pour le maintien d'une agriculture paysanne) évalue le revenu moyen autour de 14 000 € par an (environ 1 160 € par mois), tout en soulignant l'existence de bilans négatifs liés au remboursement de lourds emprunts de départ.
- Cette précarité s'inscrit dans la durée, puisque la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique (FNAB) constate qu'une ferme diversifiée met en moyenne 4 à 5 ans avant de se stabiliser économiquement.
- Une enquête de l'ONG Max Havelaar France révèle qu'à l'échelle nationale, 43 % des agriculteurs français peinent à dégager un revenu équivalent au SMIC.
- Ces revenus dérisoires sont obtenus au prix d'une charge de travail colossale, dépassant souvent les 50 à 60 heures par semaine en haute saison pour assurer le désherbage manuel, la récolte de légumes diversifiés et la vente directe.
Les incohérences d'un système qui marche sur la tête
Comment justifier une telle situation ? En me plongeant dans la documentation et les combats portés par des syndicats comme la Confédération paysanne, je découvre un système administratif et politique rempli de dérives, totalement inadapté aux microfermes vertueuses.
Le système est truffé de pièges économiques :
- L'embauche d'un ouvrier au SMIC représente un coût d'environ 1 800 € à 2 000 € par mois pour l'exploitation.
- En maraîchage manuel et diversifié, la productivité de ce salarié ne génère souvent pas assez de chiffre d'affaires additionnel pour couvrir son propre coût.
- Par conséquent, le maraîcher, légalement obligé de payer son employé, devient la variable d'ajustement et sacrifie son propre salaire (tombant parfois à 0 €) pour maintenir l'emploi.
L'absurdité frappe aussi le calcul des aides sociales, notamment celles gérées par la Mutualité Sociale Agricole (MSA), l'équivalent de la Sécurité sociale pour les agriculteurs :
- Il existe un manque d'information flagrant des agriculteurs sur leurs droits, ce qui se traduit par un taux de non-recours massif de 40 % au RSA agricole (Revenu de Solidarité Active adapté aux exploitants).
- Pour les producteurs indépendants soumis au régime fiscal du micro-BA (Bénéfice Agricole), l'administration applique un abattement forfaitaire de 87 % sur le chiffre d'affaires, un pourcentage censé représenter les charges de la ferme.
- Cependant, lors des premières années d'installation, les charges réelles (serres, irrigation, plants) représentent fréquemment 95 % à 100 % du chiffre d'affaires.
- L'État calcule ainsi un faux revenu théorique, ce qui vient diminuer ou supprimer les droits au RSA d'un maraîcher qui est pourtant en déficit comptable.
- De plus, le RSA étant calculé sur l'ensemble des revenus du foyer, il suffit que le conjoint du maraîcher touche un simple SMIC à l'extérieur de la ferme pour que les aides soient coupées. Le producteur se retrouve sans aucun revenu propre malgré 60 heures de travail hebdomadaire.
L'injustice s'étend aux politiques publiques et à la gestion climatique :
- Notre modèle agricole, dicté par la Politique Agricole Commune (PAC) européenne, privilégie historiquement la distribution des subventions à l'hectare, favorisant mécaniquement l'agro-industrie de grande surface.
- L'Aide au Petit Maraîchage, censée compenser ce déséquilibre, n'offre qu'environ 1 585 € par hectare et par an, un montant dérisoire face à la réalité du terrain.
- Plus incompréhensible encore, les institutions ont purement et simplement supprimé l'aide au maintien en agriculture biologique, laissant les fermes responsables matures sans filet de sécurité.
- Enfin, face au dérèglement climatique, un producteur qui cultive 30 à 40 variétés différentes sur de petites parcelles pour préserver la biodiversité se retrouve dans l'impossibilité technique de souscrire un contrat d'assurance multirisque récolte adapté, contrairement aux grandes monocultures.
L'action individuelle ne suffit plus : mobilisons la force publique
Comment soutenir nos producteurs vertueux face à ces montagnes d'obstacles ? Quels sont nos leviers d'action ?
Rappelons-le avec force : l'action individuelle est essentielle. Faire le choix d'acheter en direct, d'aller au marché ou de s'inscrire en AMAP est un acte citoyen fort. Mais ce n'est pas suffisant. Les maraîchers ne peuvent pas répercuter indéfiniment l'explosion de leurs coûts de production sur le prix final des légumes, sous peine de perdre purement et simplement leurs clients. De plus, il y a encore de trop nombreuses personnes dans notre pays qui n'ont pas les moyens de bien se nourrir.
C'est précisément là que la force publique et les systèmes de solidarité doivent intervenir pour pallier les dérives d'un système à bout de souffle. L'alimentation saine ne peut reposer uniquement sur les épaules et le sacrifice financier de quelques paysans passionnés.
Je veux surtout interpeller aujourd'hui les décideurs, les acheteurs professionnels et les collectivités territoriales. Vous avez les moyens d'agir à grande échelle :
- Intégrez l'agriculture locale dans la commande publique : Les crèches, les écoles, les collèges et les Ehpad doivent devenir des débouchés stables et rémunérateurs. Imposer des produits locaux et biologiques dans ces établissements préserve notre environnement tout en offrant un revenu juste aux producteurs.
- Soutenez les infrastructures mutualisées : C'est aux collectivités de financer des conserveries territoriales ou des plateformes logistiques locales pour massifier l'offre et soulager les exploitants d'une charge logistique écrasante.
La solution ne peut être que collective et systémique. Il est temps que les élus prennent des décisions courageuses pour défendre réellement un modèle basé sur une agriculture saine, respectueuse de la nature et des êtres humains, plutôt qu'une agriculture soumise à des intérêts purement financiers. Nous devons être de plus en plus nombreuses et nombreux à ouvrir les yeux sur la situation de nos agriculteurs. Cet article est ma maigre contribution à cet éveil. Nos producteurs ont déjà construit l'avenir ; à nous, désormais, de leur donner les moyens d'y survivre dignement.
Merci d’être arrivé jusque là et n'hésitez pas à réagir.
Romuald Poretti