Retrouvez ici quelques textes qui invitent à faire des pas de côté.

Pourquoi l'entraide territoriale ne peut pas attendre la catastrophe.

J'ai assisté à la conférence de Pablo Servigne ce mercredi 23 septembre à Hérouville Saint Clair à l'invitation de la Maif. Voilà ce que j'en ai retenu.

Face aux crises écologiques, économiques et sociales qui s'accumulent, un constat s'impose à ceux qui s'engagent pour la redirection écologique (j'en fais partie) : la compétition ne nous sauvera pas. Lors de cette conférence, Pablo Servigne a méthodiquement démonté le dogme libéral de la « loi de la jungle ». Héritée de Thomas Hobbes et des déformations victoriennes de Darwin, cette fable affirme que la nature est une arène sanguinaire où seuls les plus agressifs survivent, justifiant ainsi une société de marché hyper-compétitive.

Or, la biologie contemporaine et l'histoire du vivant prouvent l'inverse. De Pierre Kropotkine aux recherches actuelles sur le mutualisme et les symbioses, la coopération est le principe premier de la résilience biologique. L'être humain est une espèce ultra-sociale, façonnée par l'empathie et la réciprocité. Il nous revient, à nous qui portons la transition, d'écrire un nouveau récit qui réancre cette vérité fondamentale.

J'approuve totalement son analyse pourtant, une fois ce mythe déconstruit, un mur d'inertie se dresse devant nous : celui du quotidien et des logiques territoriales.

On est trop riche ?

Pourquoi peinons-nous tant à coopérer au quotidien alors que nous y sommes biologiquement prédisposés ? Pablo Servigne rappelle que la notion d'« esclaves énergétiques », popularisée en France par Jean-Marc Jancovici notamment dans son texte percutant Combien suis-je un esclavagiste ?

L'histoire de ce concept est éclairante : forgée en 1940 par l'architecte et inventeur américain Richard Buckminster Fuller, l'idée avait déjà été pressentie dès 1891 par Oscar Wilde dans L'Âme humaine sous le régime socialiste, lorsqu'il comparait la machine à vapeur à un esclave moderne devant libérer les humains des tâches serviles. Mais en déléguant notre survie à des machines alimentées aux énergies fossiles - l'équivalent de plusieurs centaines d'esclaves virtuels au service de chaque Européen - nous avons acquis le luxe pernicieux d'ignorer nos voisins.

L'abondance énergétique et matérielle (Scoop : nous sommes très riches dans nos sociétés) anesthésie la nécessité vitale de l'entraide. Elle brise la réciprocité, crée l'illusion de l'autosuffisance et laisse le champ libre aux comportements égoïstes, aux hiérarchies pyramidales et à la compétition institutionnalisée.

Là ou je vis en Normandie, ce paradoxe frappe de plein fouet. Nous vivons sur un territoire riche, préservé d'une partie des chocs immédiats, et précisément pour cette raison, peu enclin à la coopération. Quand l'abondance masque les fragilités systémiques, l'urgence de faire réseau s'évapore au profit des prés carrés et des corporatismes. La prise de conscience récente que le risque de submersion allait arriver notamment sur la presqu'île de Caen n'a pas eu le résultat escompté, le risque étant trop loin et surtout pas assez partagé avec la population. Cela a eu pour effet de circonscrire cette prise de conscience à un petit cercle qui pensent pouvoir le gérer lui-même.

L'expérience de la Bulle

Cette difficulté à faire corps, je la vis directement sur le terrain. En cofondant un Pôle Territorial de Coopération Économique (PTCE) à Caen la mer, l'ambition était simple : faire coopérer les acteurs de l'Économie Sociale et Solidaire (ESS), les entreprises engagées, les citoyens et les collectivités pour faire émerger des solutions locales et pérennes aux crises qui s'annoncent.

Le résultat est un combat d'usure permanent. Les acteurs de terrain restent trop souvent frileux, repliés sur leurs structures respectives. Mais le blocage majeur vient des collectivités publiques.

Je fais un détour par Pablo Servigne pour expliquer ce que je ressens. Il mobilise le concept biologique de membrane : pour qu'un groupe coopère, il doit se sentir protégé par une enveloppe commune (une membrane) reposant sur trois piliers :

  1. Le sentiment de sécurité
  2. Le sentiment d'équité et de justice
  3. La confiance mutuelle

Nos institutions locales évitent systématiquement ces trois piliers. En maintenant des logiques d'appels à projets fragmentés, les collectivités gardent la main sur les sujets sensibles et dressent les structures les unes contre les autres, au lieu de sécuriser des coopérations durables. Coopérations qui commencent dès la définition des objectifs communs à résoudre ensemble. En travaillant en silos étanches et en cherchant à piloter l'ensemble des initiatives d'en haut, elles refusent de partager la réflexion et donc imaginer des solutions plus durables, plus robustes et plus créatives.

En outre, il règne une confusion démocratique profonde entre le bien public et le bien commun. Nos représentants estiment que le mandat électoral leur confère le monopole exclusif du bien public, reléguant le bien commun au rang d'accessoire citoyen et associatif. Selon cette logique verticale, le vote dispenserait de la co-construction : on informe les citoyens et les forces vives, mais on ne les associe jamais réellement aux décisions. Sans participation authentique, sans réciprocité indirecte (expression empruntée à Pablo Servigne), la confiance s'effondre. La membrane territoriale n'est plus un espace sécurisant et perméable ; elle devient une forteresse bureaucratique opaque. Force est de constater que j'ai échoué jusqu'à maintenant à créer cette membrane de commun.

C'est quand qu'on va où ?

Pour revenir à Pablo Servigne et à du positif, parlons de son réseau des tempêtes, les travaux récents menés sur les catastrophes apportent une lueur d'espoir : partout sur Terre, face aux séismes, aux inondations ou aux guerres, les populations s'auto-organisent spontanément dans le calme et l'entraide bien avant l'arrivée des secours institutionnels. L'adversité extrême réveille l'élan prosocial, l'entraide et la solidarité nous semblent alors naturelles.

Mais pouvons-nous sérieusement nous satisfaire de cette perspective ? Devons-nous attendre l'effondrement de nos digues ou la rupture de nos approvisionnements pour apprendre à travailler ensemble ?

La proposition de Servigne de s'en remettre aux communautés affinitaires et à la « voisinauté » montre des limites. Dans un territoire non dévasté comme le nôtre, ces liens sont trop faibles, trop dispersés et impuissants face à la polarisation sociale grandissante. Croire que la crise créera miraculeusement un modèle de société désirable relève du vœu pieux si le terreau démocratique n'est pas labouré en amont. Arriver dans les pénuries et les crises avec une culture de la méfiance et des institutions fermées est une bombe à retardement. Pablo Servigne évoque cette nécessité mais ne donne aucune piste pour y arriver, c'est là que je suis resté sur ma faim lors de cette soirée.

Faisons ensemble ! Appel à l'union et à la coopération !

Nous n'avons pas le temps d'attendre l'effondrement pour faire communauté. C'est ici, maintenant et à froid que la résilience s'anticipe. Cette responsabilité ne repose pas uniquement sur les épaules des pouvoirs publics : elle exige un sursaut de l'ensemble du corps social sinon c'est le fameux triangle de l'inaction. J'en appelle donc :

  • Aux élu.es et agent.es des collectivités locales : abandonnez les appels à projets qui divisent les acteurs locaux. Quittez la posture du gestionnaire qui prétend tout régenter depuis son bureau pour devenir les facilitateurs d'un écosystème partagé. Partagez la table, acceptez de perdre une part de contrôle et intégrez réellement les parties prenantes aux décisions structurantes.
  • Aux entreprises et structures de l'ESS : dépassez les logiques de chapelle, les réflexes corporatistes et la course solitaire à la rentabilité immédiate. Faire territoire suppose d'investir du temps, de l'énergie et des compétences dans des dynamiques collectives où le retour sur investissement est d'abord humain, écologique et partagé.
  • Aux associations et aux citoyen.nes : venez vous emparer de ces espaces. Rendre du temps disponible est un défi considérable dans des quotidiens déjà saturés, et affronter la diversité des opinions demande du courage. Mais l'entraide n'est pas un réflexe magique qui apparaîtra par enchantement le jour de la tempête : c'est un muscle démocratique qui s'entraîne dès maintenant, dans la complexité du réel.

Un PTCE, ou tout autre espace de coopération territoriale, n'est pas un prestataire de services : c'est un laboratoire vivant du bien commun, un bouclier indispensable face aux chocs qui s'annoncent.

Construire des liens denses et inconditionnels ne se décrète pas au milieu des décombres. Élu.es, chef.fes d'entreprise, responsables associatifs, habitant.es : si nous refusons de jouer collectif et d'enclencher cette culture de l'entraide aujourd'hui, nous porterons ensemble l'entière responsabilité de notre vulnérabilité de demain.

Romuald Poretti, réflexions du mardi 29 septembre 2026

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Quel avenir pour notre agriculture ? L’envers du décor de nos assiettes locales

Je m'interroge. À travers mon podcast On n'est pas bien là ?!, j'ai la chance de donner la parole à de nombreuses et nombreux acteurs du changement. Des producteurs, des artisans et des commerçants m'ouvrent leurs portes et me prouvent au quotidien que l'avenir est déjà là. Ils œuvrent depuis des années, dans des conditions souvent extrêmement difficiles, pour proposer un autre modèle de consommation : en circuits courts, en bio, avec des produits d'une qualité exceptionnelle.

Pourtant, en tant que simple citoyen observant le terrain, je suis révolté. Je n'ai pas une posture de chercheur qui affirme des vérités absolues, mais les faits et les études sont là, accablants, et je ressens l'urgence de vous interpeller sur nos choix de société. J’ai conscience que mes maigres observations sont sans doute contestables (naïves pour certains) mais j’espère faire réagir justement pour m’aider à préciser des points. Ma question reste sans réponses et vos réflexions sont les bienvenues : Que voulons-nous faire de notre agriculture et de notre système agricole en France ? Comment pouvons-nous laisser celles et ceux qui nous nourrissent de la meilleure façon possible dans une telle précarité, sans aucune reconnaissance de la quantité de travail et des immenses sacrifices qu'ils fournissent ?

Une précarité inacceptable derrière des légumes parfaits

La réalité financière de nos maraîchers et producteurs indépendants est d'une violence rare. Il est indispensable de prendre le temps de détailler leurs conditions de vie, largement documentées par divers organismes scientifiques :

  • Selon les données de l'INSEE (Institut national de la statistique), les 10 % des maraîchers les plus précaires du secteur "Légumes, fleurs, plantes" vivent officiellement avec seulement 490 € par mois.
  • Un chef d'exploitation sur cinq (20,6 %) termine même son année comptable avec un revenu nul ou déficitaire.
  • Une étude majeure de l'INRAE (Institut de recherche public dédié à l'agriculture) portant sur les fermes maraîchères en AMAP (Association pour le maintien d'une agriculture paysanne) évalue le revenu moyen autour de 14 000 € par an (environ 1 160 € par mois), tout en soulignant l'existence de bilans négatifs liés au remboursement de lourds emprunts de départ.
  • Cette précarité s'inscrit dans la durée, puisque la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique (FNAB) constate qu'une ferme diversifiée met en moyenne 4 à 5 ans avant de se stabiliser économiquement.
  • Une enquête de l'ONG Max Havelaar France révèle qu'à l'échelle nationale, 43 % des agriculteurs français peinent à dégager un revenu équivalent au SMIC.
  • Ces revenus dérisoires sont obtenus au prix d'une charge de travail colossale, dépassant souvent les 50 à 60 heures par semaine en haute saison pour assurer le désherbage manuel, la récolte de légumes diversifiés et la vente directe.

Les incohérences d'un système qui marche sur la tête

Comment justifier une telle situation ? En me plongeant dans la documentation et les combats portés par des syndicats comme la Confédération paysanne, je découvre un système administratif et politique rempli de dérives, totalement inadapté aux microfermes vertueuses.

Le système est truffé de pièges économiques :

  • L'embauche d'un ouvrier au SMIC représente un coût d'environ 1 800 € à 2 000 € par mois pour l'exploitation.
  • En maraîchage manuel et diversifié, la productivité de ce salarié ne génère souvent pas assez de chiffre d'affaires additionnel pour couvrir son propre coût.
  • Par conséquent, le maraîcher, légalement obligé de payer son employé, devient la variable d'ajustement et sacrifie son propre salaire (tombant parfois à 0 €) pour maintenir l'emploi.

L'absurdité frappe aussi le calcul des aides sociales, notamment celles gérées par la Mutualité Sociale Agricole (MSA), l'équivalent de la Sécurité sociale pour les agriculteurs :

  • Il existe un manque d'information flagrant des agriculteurs sur leurs droits, ce qui se traduit par un taux de non-recours massif de 40 % au RSA agricole (Revenu de Solidarité Active adapté aux exploitants).
  • Pour les producteurs indépendants soumis au régime fiscal du micro-BA (Bénéfice Agricole), l'administration applique un abattement forfaitaire de 87 % sur le chiffre d'affaires, un pourcentage censé représenter les charges de la ferme.
  • Cependant, lors des premières années d'installation, les charges réelles (serres, irrigation, plants) représentent fréquemment 95 % à 100 % du chiffre d'affaires.
  • L'État calcule ainsi un faux revenu théorique, ce qui vient diminuer ou supprimer les droits au RSA d'un maraîcher qui est pourtant en déficit comptable.
  • De plus, le RSA étant calculé sur l'ensemble des revenus du foyer, il suffit que le conjoint du maraîcher touche un simple SMIC à l'extérieur de la ferme pour que les aides soient coupées. Le producteur se retrouve sans aucun revenu propre malgré 60 heures de travail hebdomadaire.

L'injustice s'étend aux politiques publiques et à la gestion climatique :

  • Notre modèle agricole, dicté par la Politique Agricole Commune (PAC) européenne, privilégie historiquement la distribution des subventions à l'hectare, favorisant mécaniquement l'agro-industrie de grande surface.
  • L'Aide au Petit Maraîchage, censée compenser ce déséquilibre, n'offre qu'environ 1 585 € par hectare et par an, un montant dérisoire face à la réalité du terrain.
  • Plus incompréhensible encore, les institutions ont purement et simplement supprimé l'aide au maintien en agriculture biologique, laissant les fermes responsables matures sans filet de sécurité.
  • Enfin, face au dérèglement climatique, un producteur qui cultive 30 à 40 variétés différentes sur de petites parcelles pour préserver la biodiversité se retrouve dans l'impossibilité technique de souscrire un contrat d'assurance multirisque récolte adapté, contrairement aux grandes monocultures.

L'action individuelle ne suffit plus : mobilisons la force publique

Comment soutenir nos producteurs vertueux face à ces montagnes d'obstacles ? Quels sont nos leviers d'action ?

Rappelons-le avec force : l'action individuelle est essentielle. Faire le choix d'acheter en direct, d'aller au marché ou de s'inscrire en AMAP est un acte citoyen fort. Mais ce n'est pas suffisant. Les maraîchers ne peuvent pas répercuter indéfiniment l'explosion de leurs coûts de production sur le prix final des légumes, sous peine de perdre purement et simplement leurs clients. De plus, il y a encore de trop nombreuses personnes dans notre pays qui n'ont pas les moyens de bien se nourrir.

C'est précisément là que la force publique et les systèmes de solidarité doivent intervenir pour pallier les dérives d'un système à bout de souffle. L'alimentation saine ne peut reposer uniquement sur les épaules et le sacrifice financier de quelques paysans passionnés.

Je veux surtout interpeller aujourd'hui les décideurs, les acheteurs professionnels et les collectivités territoriales. Vous avez les moyens d'agir à grande échelle :

  • Intégrez l'agriculture locale dans la commande publique : Les crèches, les écoles, les collèges et les Ehpad doivent devenir des débouchés stables et rémunérateurs. Imposer des produits locaux et biologiques dans ces établissements préserve notre environnement tout en offrant un revenu juste aux producteurs.
  • Soutenez les infrastructures mutualisées : C'est aux collectivités de financer des conserveries territoriales ou des plateformes logistiques locales pour massifier l'offre et soulager les exploitants d'une charge logistique écrasante.

La solution ne peut être que collective et systémique. Il est temps que les élus prennent des décisions courageuses pour défendre réellement un modèle basé sur une agriculture saine, respectueuse de la nature et des êtres humains, plutôt qu'une agriculture soumise à des intérêts purement financiers. Nous devons être de plus en plus nombreuses et nombreux à ouvrir les yeux sur la situation de nos agriculteurs. Cet article est ma maigre contribution à cet éveil. Nos producteurs ont déjà construit l'avenir ; à nous, désormais, de leur donner les moyens d'y survivre dignement.

Merci d’être arrivé jusque là et n'hésitez pas à réagir.

Romuald Poretti

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